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Lettre à la nation algérienne Le soir d'Algérie

Ahcène Bouaouiche*

Les raisons de cette lettre

Pour qui l'écriture n'est pas une forme d'expression professionnelle, écrire est en soi un acte audacieux : écrire à la nation culmine au geste périlleux. Témoin concerné d'un délitement global des valeurs fondamentales de la nation algérienne, j'ai ressenti un besoin irrépressible d'exprimer mon inquiétude.

1ère PARTIE

Somme toute, l'effondrement sensible des valeurs, qui, naguère, soclaient et distinguaient la nation algérienne, s'il venait à perdurer et à empirer n'augurerait sûrement rien de bien sécurisant, quant au devenir civilisationnel de la nation. Dans un pays écartelé, où d'un côté règnent la ruse politique et le cynisme arrogant des gouvernants, et où, d'un autre côté, prévalent la lassitude, l'indifférence et la mal-vie, je doute qu'une écriture marginale puisse avoir quelque chance d'être écoutée. En effet, ceux qui détiennent le pouvoir d'infléchir concrètement le cours de l'histoire de la nation n'ont généralement aucune disponibilité d'écoute positive ; ceux qui gagneraient à déployer une qualité d'écoute ne détiennent aucune influence réelle sur le cours de leur propre histoire. Par delà mon scepticisme à être entendu, la lassitude des uns et la surdité des autres, j’estime que témoigner est un acte de conscience et d'urgence. Fukuyama, sociologue et penseur américain, a prévenu de la fin d'une certaine histoire. Je crains, pour ma part, que les Algériens, en tant que nation et Etat constitués, s'ils persistent dans cette perspective de déni des valeurs cardinales, ne soient déjà en rupture entamée d'avec l'histoire universelle. Face aux nombreuses vicissitudes sociohistoriques qui menacent la nation algérienne, j'ai pris l'initiative de témoigner en toute sincérité et d'exprimer en toute liberté une réflexion personnelle. Je l'ai fait en toute vérité, car dans le cas de figure où nous sommes, l’autocomplaisance et le défaut de discernement seraient la pire des postures intellectuelles à adopter. Certes, j'ai inscrit ma démonstration dans une vision prospective singulière. Elle peut paraître, j'en conviens, aussi paradoxale que discutable, voire franchement pessimiste. En tout état de cause, j'accepte d'être dans l'erreur, si, bien entendu, cela devait suffire à exorciser le mauvais sort qui défie la nation algérienne.

Note préliminaire

On ne peut pas appréhender et rendre compte significativement de la délitescence d'une nation, sans, au préalable, lui restituer ses valeurs construites tout au long de son histoire. Revisiter, en une rétrospective, même furtive, les moments significatifs de l'histoire d'une nation, peut parfois suffire à recueillir quelques signes convaincants d'une grandeur passée. C’est, ce à quoi je me suis appliqué dans la première partie de cette lettre, vouloir retenir des réalités actuelles de cette même nation, quelques autres signes précurseurs de son déclin futur, n'est pas sûrement aussi évident. En effet, les données à considérer sont nombreuses, denses et toujours mouvantes ; aussi, il n’est pas aisé de les saisir et de les discriminer, pour en souligner la tendance forte. Ainsi, dans la seconde partie de cette lettre consacrée à un bref état des lieux socioéconomiques et politiques, vais-je m'en tenir à l'essentiel ; c’est-à-dire démontrer, quelques éléments probants à l'appui, la réalité de la mauvaise gouvernance, ses incidences nuisibles sur l'existence actuelle de la nation et ses répercussions négatives sur son avenir proche et lointain.

L'histoire ancienne occultée

L'Algérie occupe une position centrale dans cette région de haute historicité et de confluence interactive des grandes civilisations africaines et méditerranéennes. Les Berbères, ces premiers ancêtres des Algériens, vivaient en cette contrée depuis l’origine des temps historiques. En ces temps situés entre le deuxième et sixième millénaire avant notre ère, le Sud algérien, encore humide et verdoyant, fut un haut lieu d'émergence de l'une des plus anciennes civilisations du monde. Les gravures et les graphies rupestres du Tassili du Hoggar, ce fabuleux et gigantesque site archéologique, témoignent, avec conviction, de la splendeur et du rayonnement de cette civilisation innovante pour son époque. Dans sa partie septentrionale, l'Algérie a de tout temps été une aire féconde et foisonnante de rencontres et d'expressions civilisationnelles et culturelles et un espace privilégié d'échanges commerciaux. Les historiens enseignent que partout à travers le monde, l'histoire des hommes a commencé sur les berges bénies des grands fleuve ; que les hommes se constituent en peuples et en nations et qu'il leur arrive de se déconstruire pour se reconstruire selon les fluctuations des heurs et des malheurs de leur propre histoire. Les Berbères n'ont pas eu la chance d'un fleuve, lieu de rassemblement et source d'unification et de prospérité, ils ont dû, en permanence, évoluer dans un pays aux reliefs chahutés, à la morphologie géographique tourmentée et à la topographie fragmentée. Dans ces conditions peu favorables à la cohésion sociale, il leur a fallu, développer une extraordinaire volonté pour parvenir, déjà au IIIe siècle avant notre ère, à se former en un peuple unifié, organisé en royaumes de renom. Justin, historien romain IIe siècle avant Jésus-Christ, dans (son Histoire universelle, rapporte que des textes réglementant le pouvoir politique berbère existaient déjà au Ve siècle : un royaume d'inspiration démocratique, un roi désigné par consensus par un corps de notables et assisté dans l'exercice de ses fonctions d'un conseil exécutif et d'une assemblée consultative élue. Malheureusement, de ces royaumes et de cette forme de gouvernance à tonalité quasi moderne, nous n'en avons qu'une connaissance imparfaite. L'histoire régentée et la mémoire sélective ne savent reconnaître et ne savent retenir que les récits légendaires des peuples auxquels revenait un impératif vital, d'engendrer des dictatures et de façonner des empires. Les peuples pacifiques qui ont apporté à l'humanité les valeurs de culture et de morale, sans l'usage du sabre et de l’épée, sont généralement et arbitrairement exclus du sacre de l'histoire universelle.

Les valeurs originelles oubliées

Ceux qui affirment que le peuple algérien n'a pas la maturité politique souhaitable pour la pratique de la démocratie et ne possède pas la culture des rapports de solidarité sociale démontrent leur ignorance de l'histoire de l'Algérie. Aristote, célèbre philosophe grec (384-322 av J-C) dans ses œuvres consacrées à la politique, considérait que «l'organisation sociale et politique des Berbères est la meilleure Constitution pour éviter les excès de pouvoir, les dictatures et les révoltes populaires ». E. Guernier, dans son ouvrage intitulé L'apport de l'Afrique à la pensée universelle écrivait : «Il est impossible de ne pas reconnaître chez les Berbères un sens politique avisé, une notion exacte de la pensée démocratique et un penchant vers le social, qui constituent des assises intéressantes d'une société moderne.» Il est, à mon avis, peu probable que des valeurs si anciennes et si profondément enracinées dans les mentalités et dans les traditions d'un peuple puissent facilement et définitivement s'estomper sans, d'une certaine façon, continuer à opérer au niveau du subconscient collectif de ce peuple. Ce n'est certainement pas par un pur hasard que les Algériens, plus que d'autres, tiennent l'exemplarité morale pour une exigence dominante dans la définition et l'exercice d'une bonne gouvernance. Ceux qui connaissent l'histoire et les traditions des peuples berbères savent que pour ces peuples, la démocratie et la justice sociale procèdent tout aussi bien de la morale spontanée que de la culture vécue. L'échec de la gabegie politique, dite "socialisme spécifique à l'algérienne" des deux premières décennies de l'indépendance, au demeurant initiée et administrée par les ennemis déclarés de toute forme de justice sociale, n'a pas réussi à définitivement compromettre l'espérance d'une Algérie juste ; comme le multipartisme grotesque frauduleusement introduit, dans les années 1990, par les pires opposants à la démocratie, ne parviendra pas, non plus, à vraiment vilipender l'espérance d'une Algérie démocratique. A ceux qui doutent de la pertinence de ces remarques, il faut rappeler que l'histoire contemporaine de l'Algérie indépendante vient juste à peine de commencer.

Les valeurs berbéro-islamiques contrariées

La foi en l'humanité, les arts, l'histoire et les sciences témoignent qu'il n'est point de peuple dépourvu de génie propre et, qu'il est, ce faisant, déméritoire de juger la valeur d'une civilisation ou d'une culture à l'aune des seuls témoignages mentionnés dans les annales historiques consacrés par les conventions académiques ou encensés par les thèses officielles. Mon avis est que toute civilisation connue porte en elle, en filigrane, des marques d'autres civilisations plus anciennes demeurées parfois inconnues. Il ne saurait y avoir de richesse culturelle en soi et pour soi. Toute culture n'est réellement riche que par sa disponibilité et sa capacité à dialoguer avec les autres, à les féconder et à en être fécondée. C’est dans leurs rapports interactifs permanents que les cultures s'enrichissent mutuellement de leurs différences, s'épanouissent et accèdent à l'universalité : lieu de coalescence des plus hautes valeurs humaines. Une culture, qui, par malheur, se cloître, est une culture qui s'éteint inexorablement. J'imagine qu’elle fut prodigieusement symbiotique, la rencontre fusionnelle d'un islam exhortant à l'entraide communautaire et à la concertation entre les hommes et les valeurs traditionnelles berbères de justice sociale et de démocratie. Par, déjà, la fascination extraordinaire opérée sur des mentalités berbères d'une grande frugalité, par la foi, le credo et le culte religieux islamiques d'une réelle sobriété, cette rencontre fabuleuse d'une éthique sociale céleste révélée et d'un ensemble de normes morales de création humaine a dû grandement influer sur l'expansion de l'islam à travers les territoires berbères. Quand on connaît l'attachement légendaire des Berbères à la liberté et leur hostilité à l'endroit de tout envahisseur, on s'étonne et on comprend, à juste titre, que l’éthique islamique et la morale sociale berbère ne pouvaient pas, à elles seules, suffire à expliquer l'adhésion généralisée des Berbères à l'islam. Bien sûr, et l'histoire le relate, cela ne se fit pas sans heurts et sans violence, le temps de se connaître et de se reconnaître ne fut pas absolument pacifique. A l'avènement de l'islam, l'Algérie était à forte dominance chrétienne. Les autorités romaines et le catholicisme, décrété religion de l'Empire, avaient scellé une sainte alliance pour combattre le christianisme à sensibilité berbère. L'ostracisme religieux qui s'en est suivi, la terreur féroce et les exactions cruelles pratiquées par la soldatesque romaine et leurs affidés indigènes furent sûrement pour beaucoup dans le phénomène d'islamisation des populations berbères. En évoquant cette période de notre histoire ancienne, me viennent en mémoire les célèbres luttes populaires menées par les donatistes, les adeptes de Saint Donat (cet irréductible partisan d'une église berbère hostile à Rome, à la barbarie de son empire et à l'intolérance de son Eglise). Me vient aussi à l'esprit la posture absolument absurde de beaucoup de mes contemporains, laquelle consiste à renier leurs ancêtres, souvent braves et dignes de respect, pour le seul motif qu'ils n'adoraient pas un Dieu, qui ne s'était pas encore révélé à eux. En vérité, il ne saurait y avoir, pour toutes les générations qui nous ont précédés, ni péché commis, ni honte à éprouver, d'avoir en leur temps pratiqué le judaïsme avant la venue du christianisme et d'avoir été chrétiens avant l'avènement de l’islam. Les prophètes eux-mêmes n'avaient aucune connaissance de leur propre religion, avant que celle-ci ne leur fût révélée. Dieu, Maître Absolu de la chronologie des vérités révélées, est Seul Juge du sort de toutes les générations d'hommes, celles du passé, celles du présent et celles des temps à venir.

La mosquée : culte, morale et sagesse

Toutes les religions, qu'elles soient spiritualistes, d'inspiration philosophique (religions asiatiques) ou monothéistes, religions célestes révélées (judaïsme, christianisme, islam) possèdent leurs lieux sacrés, voués essentiellement au culte (temple, synagogue, église, mosquée.) A l'avènement de l'islam et longtemps après, à la mosquée on y enseignait les dogmes, l'exégèse, la théologie, la jurisprudence et l'éthique islamiques. La mosquée était aussi le centre de vie de la communauté musulmane : lieu privilégié de délibération de toutes les questions relatives à la gestion de la cité ; espace convenable où s'établissaient, entre les gens, les normes de convivialité et de bon voisinage. Il faut dire, qu'en ces temps, l'ordre social élémentaire et le culte religieux naissant ne l'exigeant pas encore, les hommes ne ressentaient pas le besoin impératif de séparer les lieux sacrés du culte des lieux des activités profanes. C'était le temps de la sublimation des valeurs, celui du culte sacré émergeant lentement de la culture profane. Ces valeurs étaient encore adjacentes, car le profane n'avait pas le sens de profanation qu’aujourd’hui on lui attribue souvent. Les sociétés humaines se sont depuis extraordinairement densifiées et leurs structures organisationnelles se sont considérablement complexifiées, qu'il n'est pas sérieux de prétendre gérer les cités d'aujourd'hui avec la simplicité des modèles de gestion d'autrefois.

Les hommes ont eu alors l’intelligence d'ériger des sanctuaires pour la célébration des cultes religieux et de construire des édifices pour la gestion des affaires de la cité. Il est toujours heureux qu'il en soit ainsi car dans la connivence du religieux et du politique, Il est à craindre que la religion a tout à perdre et rien à gagner, car sa mission essentielle est de spiritualiser et de moraliser le genre humain. Elle n'a pour vocation ni de transcender l'univers des hommes ni de le régenter par la rigueur des lois ou par la violence des armes. Si je devais, dans un style axiomatique, définir l'islam, je dirais qu'il est «une religion, une morale et une sagesse». En effet, sur les 6 236 versets qui le composent, le Coran consacre près de 400 versets à l'exhortation morale (individuelle et sociale) de signification et de portée universelles. Ils appellent les hommes — tous les hommes — aux meilleurs sentiments, à la bonté, à la générosité, au pardon, à la compassion, à l'empathie, à la propreté et à l'hygiène mentale et physique. Ils convient vivement à la solidarité, à l'entraide mutuelle, au bon voisinage et à la convivialité. Enfin, ces versets prescrivent impérativement une honnêteté rigoureuse dans la pratique commerciale. C'est certainement parce que ce corpus de versets normatifs est le moins enseigné ou le moins observé, que les Algériens, si pieux et si pratiquants, par ailleurs, tendent de plus en plus à s'accoutumer à un contexte humain si moralement dégradé et déplaisant et à s'acclimater à un environnement physique si malpropre et si pollué et polluant. Dans une Algérie mal gouvernée, pour ne pas dire pas gouvernée du tout, la mosquée, seule autorité écoutée et influente, aurait dû, en matière d'éducation civique, d'apaisement social et d'assainissement de l'environnement, suppléer puissamment à la défaillance flagrante des gouvernants. Malheureusement, pour des raisons, que même la raison religieuse ne saurait jamais comprendre, cela n'a pas été et n'est toujours pas le cas.

Despotisme colonial et libération nationale

Il appartient aux historiens de nous dire pourquoi et comment, à plusieurs reprises de son histoire, le peuple algérien s'est trouvé tragiquement projeté dans les turpitudes du phénomène colonial. Quelle autre perspective d'évolution historique aurait-il prise, s'il n'avait pas, tant de fois, subi la domination coloniale, est une question qui relève d'une écriture utopique de l'histoire. Outre les questions relatives à la nature et au rôle du colonialisme, je retiens que celui-ci, par les effets pervers qui tiennent à son caractère violent et prédateur, concourt toujours, malgré lui, à la réémergence de la conscience nationale des peuples qu'il opprime. L'égoïsme exacerbé, l'obstination féroce et le bureaucratisme avilissant avec lesquels les colonialistes et leurs suppôts indigènes s'acharnaient à vouloir nier le fait national algérien, avaient rendu vaine et dérisoire toute autre forme de lutte de libération que le recours à l'action armée. Le peuple algérien ne s'est affranchi du colonialisme que grâce à son esprit élevé d'abnégation, de fraternité agissante, de confiance mutuelle, de solidarité puissante et de courage admirable. Je doute, quant à moi, que cet héroïsme libérateur collectif eût été possible, si les dirigeants et les élites de la nation n'avaient pas donné l'exemple du sacrifice, de la moralité, de la bonne conduite et de la foi en la cause, que tous défendaient dans une union remarquable. Fidèle à ces valeurs, le peuple algérien a réussi à restaurer, dans une forme moderne, une souveraineté chèrement conquise. Pourra-t-il ou saura-t-il la sauvegarder et la conforter ? A considérer le désenchantement de l'été 1962 et ses conséquences, rien n'est moins sûr.

Le désenchantement d'un certain été 1962

L'espérance prodiguée par la proclamation du 1er Novembre 1954 n'a eu d'égale mesure que l'extraordinaire explosion de liesse populaire d'un certain juillet 1962. Si l'espérance de Novembre 1954 avait positivement animé la lutte armée de libération, il faut convenir, hélas, que la liesse de Juillet 1962 avait produit une immense déception et un désenchantement, dont on a peu mesuré les incidences sur le cours des évènements critiques qui ont marqué les premières décennies de l'indépendance du pays et qui, de nos jours encore, perpétuent le désarroi. Le peuple algérien s'apprêtait à réaliser ses rêves de fraternité, de justice et de démocratie, forgés dans une profonde et formidable communion collective. Malheureusement, les conflits fratricides d'une brutalité inattendue engagés par les armes de guerre, pour la prise du pouvoir politique, avant même la proclamation officielle de l'indépendance nationale, eurent pour contrecoups néfastes d'anéantir définitivement tous les plus beaux rêves et toutes les grandes espérances conçus et cultivés tout au long de la lutte de Libération nationale. La guerre civile, qui aurait pu s'avérer très meurtrière, n'a été évitée que grâce au rejet déterminé de la violence, manifesté par le peuple, et à la sagesse de certaines personnalités politiques proches de la vision réfléchie du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) pour lesquelles le culte et les intérêts de la nation avaient primé la vanité et l'ambition des personnes. En vérité, le peuple algérien doit énormément à ces hommes éclairés, qui, sitôt sortis de la clandestinité imposée à eux par le despotisme colonial se sont retrouvés confinés dans une marginalisation imposée par le caporalisme local. Il est regrettable de constater que l'histoire écrite par des scribes tendancieux rende toujours hommage à ceux qui ont le moins de mérite, qu'à ceux qui en ont le plus.

Du désenchantement à la déshérence nationale

Dans cinq ans à peine, l'Algérie aura achevé un demi-siècle d'indépendance et de souveraineté nationales rétablies. Les Algériens, dans leur grande majorité, auront vécu, ce demi-siècle, dans le désenchantement engendré, au lendemain de l'indépendance, par les intrigues et les manœuvres répréhensibles de ceux parmi les chefs qui se sont emparés du pouvoir politique par l'usage de la violence armée. Ce coup de force a, incontestablement, donné un coup de grâce à la ferveur populaire, à l'esprit révolutionnaire, aux valeurs nationales et entamé durablement et profondément le sentiment de confiance que le peuple nourrissait à l'endroit de ses dirigeants. Plus grave encore, ce coup de force a déplorablement imprimé dans les faits et durablement ancré dans les mentalités l'adage le plus négatif et le plus nocif qui soit, qui veut que «la force prime le droit». Le pouvoir militaropolitique issu directement de ce coup de force porte en lui toutes les tares indélébiles de son immoralité originelle, de son impopularité et de son incapacité à discerner le bien du mal. En effet, les personnes qui composent cette coterie sévissent, depuis 1962, avec les mêmes artifices, les mêmes mœurs, la même arrogance et le même mépris envers le peuple. Il est vrai que dans leur infatuation démesurée et leur inintelligence des relations humaines, ils ne peuvent jamais comprendre que mépriser un peuple, que par ailleurs, on se flatte de gouverner, revient à se mépriser soi-même. Pour ces gouvernants, surgis subrepticement du chapeau d’un magicien, le peuple doit se diviser en deux catégories : celle des réfractaires à leur pouvoir, dont la place impartie est le mouroir ou le cimetière, celle des serviles, dont les lieux de prédilection sont, tout à la fois, l'animalerie, le râtelier et le cirque. A l’évidence, un pouvoir politique issu d'un coup de force militaire, soutenu par une malversation historique, motivé par une ambition infinie et une fascination morbide pour le lucre et les richesses, ne pouvait pas être promoteur de réels bienfaits pour la nation qu'il asservit. En un peu moins d'un demi-siècle de règne arbitraire, il a donné la pleine mesure de sa nature, il s'est voué lui-même à une perversion abjecte, à un cynisme cruel et à une déchéance avilissante ; malheureusement dans sa chute, il a conduit la nation algérienne à la déshérence et à la morosité. Évoquer les errements et les méfaits infligés au peuple algérien par un pouvoir oligarchique, renvoie nécessairement à l'impéritie des hommes, qui ont successivement incarné ce pouvoir et à l'impunité totale dont jouissent, jusqu'à nos jours, ceux qui ont notoirement ruiné l'Algérie. En effet, sitôt auto-promus au rang de gouvernants, des hommes d'une inculture, d'une immoralité et d'une rapacité à nulle autre pareille au monde, se sont prestement arrogés des droits outranciers d'appropriation des biens matériels et immatériels du pays et de la nation. Ainsi, en moins d'un demi-siècle, d'une incurie inédite et de saccages éhontés, ces hommes ont complètement abîmé l'Algérie : ils ont dégradé la terre, jusqu'à en faire une grande laideur physique ; ils ont détérioré l'environnement, devenu un désastre écologique ; ils ont dangereusement provoqué la décomposition des liens traditionnels de solidarité et d'harmonie sociales, jusqu'à réduire la société à ne plus être qu'une insolite foultitude d'individus en déshérence et en proie à un processus d'ensauvagement inquiétant. Près de cinq décennies écoulées, ces oligarques s'obstinent par stupidité à ignorer l'extraordinaire évolution de la pensée et de la pratique politique en œuvre dans le monde. Captifs d'une bulle de fatuité et d'une voracité digestive, devenus séniles prématurément, ils n'ont pas vu le temps passer et leurs épigones, dégénérés par filiation et par culture, n'ont pas vu le temps venir. Quel genre de sacrilège a-ton jeté au peuple algérien, lui qui a démontré une longue histoire de résistance, pour qu'aujourd'hui, il exhibe au monde, qui l'observe et s'étonne, une image confuse d'un peuple soumis aux lubies d'une coterie de malfaisants ? Il est vrai, et l'histoire générale des peuples nous l'indique, la morale, dont la vocation est d'inspirer la conscience des hommes, ne gouverne les nations qu'à de très rares périodes critiques de leur histoire. Pour cette raison, les nations enclines à la sagesse et les pouvoirs politiques avisés tolèrent la morale civile, en tant que valeur sûre d'un contre-pouvoir en réserve de l'histoire. Le pouvoir algérien, dont l'immoralité et la déraison constituent l'essence, ne tolère que les «oppositions», qu'il improvise lui-même et qu'il façonne à sa propre image. Si, dans les temps proches, les capacités d'endurance du peuple s'avéraient aussi illimitées que les capacités de nuisance de ses gouvernants, alors, je crains, pour la nation algérienne, le pire des destins.

Les valeurs patriotiques altérées

- Comment se peut-il, qu'en moins d'un demi siècle, sommes-nous parvenus à perdre, à ce point, la mémoire et le sens des valeurs de fraternité, de patriotisme et de solidarité ?

- Ces valeurs n'avaient-elles pas donné au peuple algérien la puissance de vaincre l'adversité et la force de se perpétuer dignement à travers une longue histoire constamment éprouvée ?

- Où avons- nous trouvé les raisons démoniaques d'entreprendre cette œuvre systématique de déprédation des valeurs essentielles de civisme et de citoyenneté ?

- Pourquoi et comment l'élite algérienne a-t-elle si promptement et si aisément versé dans la culture du renoncement à sa mission, de la dénégation, de l'ambiguïté, de la confusion, de la dérision, de la complaisance, de l’inconstance, voire même de la compromission ?

- Pourquoi de tous les gouvernants des pays du monde connu, les gouvernants algériens sont-ils les plus cyniques, les plus arrogants et les moins soucieux du sort de leur peuple ?

- Pourquoi l'Algérie, un pays si peu prédestiné, de par ses valeurs traditionnelles, à subir les phénomènes généralisés de la corruption, est-elle devenue, en moins de cinq décennies, le pays où se pratiquent le plus et à tous les niveaux de la pyramide sociale, la concussion, la prévarication à grande amplitude, l'arnaque commerciale la plus répugnante et le mercantilisme le plus vil ?

- Pourquoi les Algériens — gouvernants et gouvernés – les premiers par démagogie, les seconds par fausse pudeur, et tous par lâcheté, feignent-ils d'ignorer que l'Algérie est devenue, peu à peu, l'un des pays au monde le plus insalubre et le moins fréquentable ? Autant de questionnements lancinants auxquels il va falloir, un jour, que les Algériens s’intéressent sérieusement ; peut être, imagineront-ils, ce faisant, les solutions convenables, aptes à éradiquer les causes de tous ces malheurs qui affectent la nation algérienne.

En guise d'épilogue de cette première partie

Ce qui est advenu aux Algériens, est tout à fait singulier et consternant: en moins d'un demi-siècle, ils ont sérieusement déconstruit le sanctuaire des valeurs, que des générations d'anciens ont consacré des millénaires à construire. L’hécatombe réussie tient de l'hallucination : des valeurs fondamentales perverties, des symboles mutilés, une vacuité morale effarante, un martyrologe profané, l'héroïsme national décrié, les horizons historiques obstrués. Le plus désolant en cela réside dans le fait étrange que tous les Algériens, les uns par lassitude, d'autres par fatalisme et certains par convenances égoïstes, semblent s'accommoder peu ou prou de cette déplorable annihilation des valeurs. D’aucuns, poussant l'absurdité d'un raisonnement désabusé, vont jusqu'à trouver à ce chaos une causalité obscure due à l'irréductibilité de l’égocentrisme inhérent à la nature de l’homme. Se placer à ce niveau d'observation et d'analyse revient à préconiser la négation totale de l’humanité et de la morale sociale. Autant donc légitimer la loi de la horde sauvage ! Quoi qu'il en soit, ce premier demi-siècle finissant caractérisé par une permissivité généralisée, préfigure un avenir peu amène pour le peuple algérien.

2ème PARTIE

A propos de l'état des lieux socioéconomique

Il n'est pas, à proprement parler, de l'objet de cette lettre d'établir un état des lieux exhaustif, encore moins de présenter un exposé analytique de l'économie nationale. Mon objectif étant évident, je me limiterai à n'évoquer, dans leurs généralités, que quelques données socioéconomiques et politiques susceptibles d’empreindre négativement et d’infléchir durablement le devenir de la nation.

 

 

Politique d’aménagement ou de déménagement du territoire national

80% de la population algérienne s'entassent dans une anarchie incivile sur 20% seulement du territoire national. Quelle qu'en soit la raison (rigueur du climat, aridité du sol), cela est en soi une aberration due à l’absence d’une politique d'aménagement du territoire national. Ainsi concentrés à l'intérieur de l'étroite bande encore plus ou moins verte, qui longe la Méditerranée, ces Algériens tournent littéralement le dos à la profondeur de leur pays. Ils ont les yeux constamment rivés, tantôt vers le nord lointain, tantôt vers l'est mythique, tantôt vers l'ouest légendaire, jamais vers le sud nourricier ; d'où, pourtant, ils soutirent avantageusement l'essentiel de leur substance vitale et la presque-totalité de leur prospérité. Les autres 20% de la population vivent dans des conditions d'extrême précarité, éparpillés, souvent isolés, sur 80 % du territoire national. De cette partie, la plus riche du pays, qui leur sert plus de campement que de véritable résidence, ces populations déshéritées, dans l'ensemble, n'en tirent qu'un maigre avantage. Le déséquilibre flagrant entre un sud vaste et riche, habité par une population peu nombreuse et démunie, et un nord exigu et peu productif, peuplé par une population nombreuse et mieux nantie, donne de l'Algérie une image fragmentée, chaotique et injuste. De plus, dans une indifférence quasi-totale, des processus irréversibles et insidieux d'appauvrissement généralisé menacent ces deux grandes régions de l'Algérie : le sous-sol du sud s'épuise et le sol du nord se désertifie, sans perspective de substitution alternative. Nul n'est besoin de posséder des références particulières en écologie ou en politique d'aménagement du territoire, pour savoir, par pragmatisme ou par simple intuition, que le respect de l'ordre et de l'harmonie imprimés par la nature doit être le premier geste d'une entreprise d'occupation et d'aménagement de l’espace territorial. Faute d'avoir respecté cette vérité première, les gouvernants ont toléré que soient impitoyablement contrariés : la nature, son ordre et son harmonie. Ils ont aussi, par une politique coupable, activement participé à dégrader la physionomie et l'état du territoire national. L'aménagement du territoire national est, plus qu'une politique, il est une culture et une science, dont les gouvernants algériens ne semblent pas vouloir s’imprégner. La manière d'occuper l'espace algérien est le moindre de leur souci. Sans être exhaustives, quelques indications suffisent, sans doute, à s'en convaincre : occupation anarchique et désolante de l'espace ; paysages encombrés et défigurés ; les plaines proches des centres urbains et des grands axes routiers abimées, horriblement agressées par un bétonnage sauvage et un déboisement catastrophique ; zones rurales de l'arrière-pays abandonnées, livrées à l'inculture et à l'érosion ; urbanisation chaotique réalisée en dépit de toutes les normes urbanistiques ; citée populaires conçues selon une vision contrevenant à toutes les préoccupations sociologiques d'urbanité et de bon voisinage ; villes assiégées par une ruralisation intempestive, incontrôlée et incontrôlable en l'état actuel d'un pouvoir politique déficient ; dominance d’une conception architecturale d'une inimaginable laideur ; panoramas en rupture désespérante d'avec le sens élémentaire de l'esthétique. Le tout submergé par une incroyable malpropreté.

Marasme économique et gouvernance politique

Ceux qui connaissent l'Algérie et fréquentent les Algériens savent que le marasme économique et le malaise social actuel ne sont ni le corollaire d'une indigence de l'homme algérien, ni les effets d'une carence en ressources naturelles du pays. Toutes les calamités socioéconomiques évoquées dans ce document ne sont pas une fatalité, mais la conséquence directe de la mauvaise gouvernance caractérisée par l'égoïsme exacerbé conjugué à une incompétence manifeste des gouvernements de l'Algérie. Les ténors du système politique en place et tous ceux qui ont des raisons malsaines de vouloir se disculper de toute implication coupable dans le désastre économique national, se complaisent ostensiblement à accuser tantôt la France vengeresse, tantôt l’Amérique insolente, d'être les seules et véritables responsables de tous les déboires des Algériens Lorsqu'elle est le fait de citoyens de bonne foi, la manie, qui consiste à toujours externaliser les causes endogènes des déboires nationaux, est en soi déjà débilisante. Elle devient dangereusement perverse, lorsqu'elle est pratiquée comme simple subterfuge visant à culpabiliser des agents externes de malversations commises par des nationaux. Nonobstant toute considération d'ordre moral, cette stratégie, conçue par certains esprits pernicieux ou seulement pusillanimes, est d'une extrême nuisance, parce qu’à terme, elle finit par nous ôter toute intelligence saine et toute volonté courageuse de nous observer tels que nous sommes, de nous corriger, le cas échéant, et d'évoluer ainsi normalement sans complexe d'aucune nature. S'évertuer à externaliser la causalité du malheur national, en usant d'arguments spécieux, revient aussi à déculpabiliser les coupables locaux et à condamner la nation algérienne à ne jamais savoir identifier l'origine de ses souffrances, ni à pouvoir, par conséquent, s'en guérir.

A l'origine de la chienlit socioéconomique

La genèse du marasme économique actuel tire son origine première de l'option de la politique économique décidée, au printemps 1967, par le Conseil de la révolution – à l'époque, la plus haute instance politique – issue du coup d'Etat de juin 1965. Cette option déduisait sa stratégie de développement économique d'un ensemble de présupposés spéculatifs vulgarisés par la théorie dite «industrie industrialisante », elle préconisait la mise en œuvre volontariste d'infrastructures industrielles lourdes, dont les fonctions principales seraient d’induire, par des effets de synergie, un ample tissu industriel national intégré. Ce faisant, cette doctrine visait à faire évoluer rapidement la société rurale algérienne vers une société industrielle et à transformer l'agriculture vivrière intensive en une agriculture industrielle extensive. Flairant l’aubaine providentielle, les gouvernants ont spontanément adhéré à ce modèle économique, parce que tout simplement sa mise en œuvre et son fonctionnement impliquaient un programme et un planning d'importations considérables et continues d'équipements industriels. Or, qui dit importation, dit ipso facto : négociation de dessous de table, autrement dit de bakchichs à percevoir. Déjà à l’époque, toute importation était soumise à versement de commissions à ces Messieurs 10%, comme on les surnommait autrefois. Nous sommes aux origines premières de la corruption et de la faillite d'une économie émergente, jamais vraiment construite. Par conséquent, les causes de cette faillite ne sont pas à chercher au niveau des présupposées théories du modèle économique, mais au niveau de la gestion malsaine de ce projet national d’industrialisation. Il faut reconnaître que le concepteur de ce modèle économique (en l’occurrence l’économiste De Bernice) ne l'avait pas posé en termes antinomiques, et/ou en option alternative avec l’agriculture, encore moins exigé de le mettre en œuvre en ruinant préalablement l'infrastructure agricole existante. Aussi n’est-il pas sérieux de constamment diaboliser cette théorie économique et de l’incriminer dans la causalité de l’échec du développement économique de l’Algérie. Ce sont bien les Algériens — gouvernants et technostructure associés— qui ont, délibérément et contre tout bon sens, rejeté l'option d'une politique de développement économique harmonieux, fondé sur une expansion optimale du potentiel agricole associée à un projet industriel national intégré. Il n'y avait aucune raison contraignante d'opposer radicalement une réalité agricole vitale existante à un projet industriel à réaliser. Qu'ils n'aient pas opté pour cette voie de développement harmonieux, qui avait toute la pertinence du monde, est aussi incompréhensible que navrant. Dans la réalité, leur option malheureuse, outre qu'elle a hasardé le potentiel économique du pays, a eu pour autre effet désastreux d'obérer et pour longtemps la nation, en générant un surendettement, dont les services de la dette se sont avérés aussi onéreux et plus accablants encore que le capital principal à rembourser.

L'agriculture : un désastre programmé

L'infrastructure agricole héritée de l'ère coloniale était incontestablement le plus beau fleuron de l'agriculture du Bassin méditerranéen des années 1970. Au lendemain de l'indépendance, toutes les conditions requises et favorables à un développement optimal d'une agriculture performante étaient réunies : infrastructure et potentiel agricole appréciables, main-d'œuvre et techniciens hautement qualifiés en arboriculture, en céréaliculture, en cultures maraîchères, en sylviculture et en d'autres activités annexes, disponibles sur le marché du travail agricole. Malheureusement, la promulgation hâtive portant autogestion des domaines agricoles, la nationalisation intempestive des terres, l'interventionnisme bureaucratique inconsidéré, l'âpreté des convoitises de certains potentats locaux furent autant de facteurs malencontreux de désintégration progressive de l'infrastructure agricole et d'une sérieuse déstabilisation du monde rural. En toute chose, et particulièrement dans la gestion du patrimoine agricole, les gouvernants algériens ont atteint allègrement l'apogée de la mauvaise gouvernance. Qu'ils n'aient pas admis que l'agriculture devait occuper, de fait, une position prépondérante, dans l'économie nationale, était déjà en soi une nullité grave ; avoir tout mis en œuvre pour la saccager systématiquement, au point où il ne subsiste aujourd'hui, du patrimoine agricole des années 1970, rien de vraiment digne d'être mentionnable, est le comble de la nullité. Quel type de patriotisme et quel genre de science guidaient ces hommes, dans leur obstination nuisible à vouloir implanter, à l'intérieur de l'étroite bande verte, que possède le pays, l'ensemble de l'infrastructure industrielle, alors que de nombreux sites appropriés existaient dans le vaste arrière-pays ? Les objurgations citoyennes et les propositions scientifiquement argumentées, dans le sens d'un véritable équilibre naturel et régional, n'ont pas eu raison de leur déraison. Assurément, quand la déraison habite l'esprit des gouvernants, elle altère leur entendement et ruine la nation qu'ils gouvernent. Ils ont fait pire qu'abîmer la bande verte côtière. En installant les cimenteries hautement polluantes au centre même des meilleurs, des plus beaux et des plus riches vergers d'agrumes et d'arbres fruitiers, autrement dit au cœur même de l'arboriculture sensible, ils ont commis contre la nature un crime abject. En une seule décennie de fébrilité industrialisante stérile, puisque en finale, il n'y aura aucune véritable industrie, la terre a perdu sa substance nourricière et ses travailleurs leur savoir-faire et même leur raison d'exister. Témoignent de cela : la plaine de Annaba affreusement ravagée et ses habitants gravement affectés par les nuisances de la pollution ; la vallée de Skikda, irrémédiablement rétrécie, à cause d’une infrastructure qui n'a réellement aucune raison de se trouver là où elle est implantée ; en témoignent aussi : la plaine de la Mitidja amputée de ses beaux vergers d'agrumes et de clémentines de Boufarik, de ses vignobles et du parfum des roseraies légendaires de Blida ; les vastes plaines d’Oran, autrefois prospères, aujourd'hui lamentablement érodées ; les belles oliveraies du Sig dévastées, les agrumes saccagés et les vignobles mutilés. De pays grand exportateur de nobles produits agricoles, l'Algérie est devenue un pays sinistré, importateur de la quasi-totalité des produits agricoles de très large consommation. Il est réconfortant de savoir, qu'à ce jour et à ma connaissance, l'Algérie n'a pas eu encore à importer dans l'urgence et la précipitation, qu'on lui connaît, les quelques produits agricoles tels : les carottes, les navets, les aubergines, les herbes consommables, les salades vertes, les poivrons, les piments et les figues de Barbarie. Hormis ces produits, l’Algérie importe, sans aucune restriction, soit en frais, soit en conserves, tous les fruits et légumes cultivés sous d’autres cieux. Ces derniers temps, des voix officielles disent que l’Etat, à travers le Fonds national de développement agricole (FNDA), a consenti des moyens financiers importants au développement de l’agriculture. A la suite de cela, les autorités concernées et les médias nationaux rapportent que les centaines de milliards alloués à cet effet n’ont servi en réalité qu’à enrichir abusivement les écornifleurs en quête permanente de subventions octroyées à fonds perdu. Il faut savoir que le développement de l’agriculture exige en premier lieu que les zones rurales soient aménagées, équipées et surtout sécurisées. Faute de cela, toutes les actions improvisées ne serviraient à rien. Si je ne savais pas les gouvernants algériens d'un égoïsme démesuré, je dirais d'eux qu'ils sont d'une stupidité abyssale, parce que, à avoir substitué une aisance éphémère et ruineuse à une richesse durable et prometteuse, ils n'ont réussi qu'à ruiner l'Algérie. En effet, ils ont, pour une illusion industrielle, sacrifié, sans remords, une agriculture autrefois prospère. Il est désormais certain que la nation algérienne aura à pâtir longtemps et d'une façon drastique des incidences funestes de ces multiples entreprises de déprédation de l’agriculture.

Une industrie automobile déconstruite

Les deux performances dont les gouvernements algériens peuvent s'enorgueillir, à défaut de pouvoir s'en blâmer, sont : celle d'avoir, en un laps de temps, réussi à saborder le potentiel agricole national, qu'ils promettaient de dynamiser en le mécanisant, et celle d’avoir réussi à déconstruire totalement l'industrie mécanique automobile, qu’ils se vantaient de vouloir développer. Pour ceux qui l'ignorent, dans les années 1970, l'Algérie avait le rare privilège de compter parmi le très petit nombre de pays, en dehors de l’Europe, de l'Amérique du Nord et du Japon, à avoir implanté sur son sol national un embryon d'industrie automobile. Ce n'était qu'une chaîne de montage, appendice industriel de la régie Renault France.

Mais, quelle autre infrastructure industrielle possèdent les nombreux pays qui, aujourd'hui, nous inondent de leurs voitures automobiles, que l'Algérie ne possédait pas, il y a de cela près d'un demi-siècle ? Cette infrastructure industrielle était en passe de devenir de facto le tout premier pôle de l'industrie mécanique automobile de l'Algérie indépendante. Or, une perspective aussi bénéfique économiquement pour l'Algérie ne pouvait pas convenir aux intérêts personnels des gouvernants. Ainsi, dans les années 1980, l'administration algérienne, pour, semblait-il, des raisons fiscales, ordonna la cessation d'activité de Renault Algérie. Il n'est d'aucune utilité à revenir sur la polémique engagée à l'époque entre l'administration algérienne et Renault Algérie. Retenons, seulement, qu'aucun contentieux sérieux ne pouvait raisonnablement justifier le démantèlement de cette infrastructure stratégique pour l'industrie mécanique algérienne. Il aurait été sage, intelligent et conforme aux intérêts de l'Algérie de la consolider, de la redéployer au lieu de s'empresser de la déconstruire à cause de quelques dinars hypothétiques. Une fois l'usine de montage Renault Algérie démantelée, les autorités politiques algériennes se sont lancées frénétiquement dans l'importation massive et anarchique de véhicules automobiles de toutes marques et en provenance de tous pays. La politique de diversification des partenaires commerciaux, dont le principe supposé était de se soustraire aux aléas liés à un partenaire unique, n'était, en réalité, qu'une astuce imaginée pour diversifier les sources de concussion. Cette importation diversifiée, censée préserver l'Algérie des inconvénients de la dépendance jugée contraignante d'un seul fournisseur commercial, a eu, au contraire, pour effets néfastes de mettre l'Algérie dans une dépendance démultipliée, inextricable, anarchique et ingérable. De plus, elle a érigé le marché algérien en un véritable et horrible capharnaüm où s'entasse en désordre toute une panoplie de produits hétéroclites indescriptibles, acquis souvent à des prix prohibitifs Il est à croire que les gouvernants algériens ont totalement perdu le sens de l'honneur, du patriotisme et des réalités politiques nationales et mondiales, pour ne ressentir aucune honte au constat comparatif des progrès spectaculaires enregistrés par les pays émergents et des régressions ahurissantes affichées impudemment par l'Algérie, notamment dans les domaines où celle-ci avait davantage de mérites humains et d'atouts matériels. Incroyable qu'à ce niveau de régression globale, les gouvernants algériens ne semblent pas avoir encore atteint le summum de l'indignité méritée et le peuple algérien, celui de l'indignation justifiée. Ironie du sort, quarante ans après, Renault revient au Maghreb. Il décide d'implanter au Maroc une usine automobile et en Algérie, un entrepôt pour vente de pièces détachées, usinées au Maroc.

Humiliation pour les dirigeants algériens ?

Non point, car quelque part, il y a pour eux une gratification au passage. Quand le transport routier prime le ferroviaire. Il est inutile de souligner l'importance du transport ferroviaire dans la vie et dans l'économie d'une nation. Tout un chacun sait le rôle déterminant joué par le rail dans le développement des pays industrialisés. Les prestations avantageuses liées aux conditions de confort et de sécurité en matière de transport des voyageurs et de coûts compétitifs pour l'acheminement des marchandises sont largement appréciées pour en parler outre mesure. Ceci étant et du simple point de vue du bon sens, il n'est pas possible de comprendre les raisons qui avaient incité les gouvernants algériens à avoir tout à fait négligé ce mode de transport, sans d'ailleurs pour autant avoir sérieusement développé le réseau routier. Au lendemain de l'indépendance, l'Algérie possédait un réseau ferroviaire de 6 300 kilomètres non compris les embranchements et les lignes de chemins de fer sur route (CFRA) Le réseau desservait pratiquement tous les centres urbains y compris certaines villes du sud. En 2007, selon ses propres sources, la Société nationale des transports ferroviaires (SNTF) n'en exploite plus que 3 500 km sur les 4 200 km qui subsistent encore. Le désintérêt significatif pour le rail, dont le rétrécissement marqué du réseau ferré en est la preuve évidente, s'explique principalement par le fait patent que le ferroviaire, de par la spécificité de ses équipements et la robustesse de son matériel roulant, (une locomotive peut fonctionner au-delà d'une trentaine d'années environ), n'est pas gros importateur, donc pas intéressant pour les gouvernants motivés toujours et seulement par la prévarication et les dessous de table. Ils ont, délibérément, opté pour le transport routier, donc pour l'importation massive de véhicules de tout genre et de toute marque : source prodigieuse de bakchichs. Ils ont inondé le pays, alors même que ni l'Etat, ni la consistance de l'infrastructure routière ne le permettaient, l'infrastructure routière nationale, mis à part quelques améliorations éparses, est demeurée, un demi- siècle durant, la même que celle héritée de l'ère coloniale. Avec la densification extraordinairement amplifiée de la circulation automobile, les routes fortement encombrées et détériorées sont devenues inadaptées et meurtrières. Les Algériens en âge de se souvenir, se souviennent sûrement de ces nombreuses aires de ferrailles disséminées à travers le pays, où s'amoncelaient pêle-mêle des milliers d'épaves de véhicules, encore relativement neufs. Ces véhicules, vite transformés en ferrailles, ayant pour la plupart appartenu aux sociétés nationales, avaient coûté, aux contribuables algériens, des sommes fantastiques et rapporté aux gouvernants des fortunes mirobolantes. En Algérie, il est une vérité établie : gouverner, c'est d'abord prévariquer et toujours prévariquer.

La faillite de l'industrialisation et ses causes

Les discours économiques algériens foisonnent de concepts théoriques importés d'ailleurs. Très souvent, pour ne pas dire toujours, ils ne confèrent aux réalités locales, auxquelles on les applique indistinctement, aucune signification pertinente. Ainsi en est-il de quelques notions générales, d'usage courant, telles que : productivité, rentabilité, rationalité économique, gestion managériale, etc. Elles ne désignent rien de vraiment distinctif des activités économiques algériennes Évoquer, aujourd'hui, les notions de déficit, de rentabilité et de productivité, pour expliquer et justifier le bradage des unités industrielles, est tout simplement, pour le sens moral et pour l'intelligence nationale, une ineptie économique et une gabegie politique, parce que la politique hasardeuse qui a présidé à leur projection et le surendettement financier, qui a concouru à leur réalisation, ne pouvaient pas les prédestiner à devenir productives et rentables. Dans les années 1970, les technocrates au service du pouvoir politique, ignorant certainement que le développement par le recours à l'endettement ne peut être que le privilège des nations globalement nanties et particulièrement productrices de richesses, soutenaient que les disponibilités de capitaux étrangers étaient des opportunités, qu'il serait anti-économique de ne pas capter pour financer des projets nationaux de développement virtuellement générateurs de prospérité. Ils escomptaient que les produits générés par l'emprunt extérieur excéderaient, à moyen terme, les contraintes inhérentes à ses obligations. Certains de ces technocrates poussèrent l'affabulation jusqu'à prédire l'annulation, à long terme, de la dette extérieure, pour cause d’insolvabilité éventuelle. Néanmoins, cette théorie spécieuse ne suffit pas à elle seule à justifier la frénésie avec laquelle les oligarques de l'Etat algérien faisaient des appels répétitifs à l'endettement. Edward Goldsmith, prix Nobel alternatif et directeur du forum international de la mondialisation, fournit l'explication, lorsqu'il écrit, : «20 % de la somme prêtée s'envolent en ristournes à des politiciens et à des fonctionnaires.» Elles sont toutes dérisoires, voire parfois ridicules, les théories technocratiques, qui peinent à expliquer, à l'aide de rhétoriques sophistiquées, les réalités pourtant simples de la fin malheureuse et catastrophique de la mésaventure de l'industrialisation à l’algérienne. Les faits, qui expliquent simplement le démantèlement et le bradage des unités industrielles, découlent tous de cette irréfragable constatation : aucune des prévisions optimistes annoncées, dans les années 1970, par la technostructure et le pouvoir politique, ne s'est réalisée, parce qu’en vérité, ils n’y croyaient à aucune d’entre elles et surtout parce que rien de sérieux ne fut entrepris pour que ces promesses soient tenues. Quand les remboursements de la dette extérieure arrivèrent à échéance, les équipements étaient déjà devenus quasiment obsolètes et les unités industrielles n'étaient, pour la plupart, même pas entrées en phase sérieuse de production. L'ensemble du secteur industriel, hors hydrocarbures était déclaré insolvable et inéligible à toute forme de crédits bancaires ; l'Etat surendetté ne pouvait plus lui assurer ni le financement de fonctionnement encore moins celui des investissements. A une agriculture gravement déshéritée venait s'adjoindre une industrialisation en faillite totale. C’était en ces temps de déconsidération générale que l'Algérie a entamé sa descente aux enfers, une descente vertigineuse, qui, hélas, ne semble pas vouloir se terminer. Les causes de la ruine de l'agriculture étaient, ai-je soutenu, d'ordre politique ; celles de la faillite de l'industrialisation l’étaient également, le mode de gestion, aussi génial eût-il été n'aurait eu aucun effet réel sur l'inéluctabilité de son échec. Pour une technostructure, dont la vertu première est de n'avoir jamais d'imagination créative et pour des politiques véreux et totalement insoucieux du devenir d'un secteur devenu peu attractif, du point de vue qui les intéresse, le démantèlement et le bradage à vil prix de cette infrastructure étaient devenus la seule issue imaginable. Toutes les actions qui ont accompagné le démantèlement et le bradage opaque des entreprises, notamment celles du bâtiment et des travaux publics, qui auraient dû échapper à cette dévastation, à savoir : les licenciements abusifs, les mises à la retraite anticipée, les départs volontaires provoqués, ont suscité une gravissime dissipation du savoir-faire national acquis à l'ouvrage. Le démantèlement inconsidéré des entreprises nationales a aussi et surtout dramatiquement laminé la confiance en soi des forces vives de la nation. Des générations de cadres et de travailleurs instruits dans des institutions de référence et formés dans un environnement industriel et technologique de qualité ont été cyniquement et prématurément expulsées hors du monde du travail sans avoir eu le temps de transmettre leur savoir et leur savoir-faire aux jeunes générations. Aujourd'hui, les jeunes Algériens désœuvrés sont insolemment vilipendés et injustement accusés de ne rien savoir faire par ceux-là mêmes qui les ont réduits à l’oisiveté et à la survie d'expédients dans un univers sans autre perspective que la morosité. Il est navrant pour la nation et humiliant pour ses gouvernants que l'Algérie, autrefois laborieuse et inventive, soit, en moins d'un demi- siècle d'indépendance, obligée de faire appel à la main étrangère pour d'ordinaires travaux domestiques, comme : bâtir des maisons, construire des routes, mettre en place des canalisations d'eau potable, évacuer les eaux usées et les égouts : tous ces mêmes travaux que l'humanité savait faire bien avant la construction de la tour de Babel. Depuis bien longtemps, l'Algérie ne cesse de bruire inlassablement de discours récurrents où il est question : de restructurations et de mises à niveau des entreprises, d'ouvertures de capitaux  en direction du privé national et international, de privatisations, de réformes structurelles des banques et des entreprises, de relance de l'économie nationale, de partenariat synergique, d'investissements nationaux et internationaux, de plans d’ajustement pour améliorer la production et la productivité, de la régulation maîtrisée des marchés, de l'enraiement imminent du chômage et de la pauvreté, des augmentations des salaires et des pensions de retraite à l'étude avancée au niveau des structures compétentes, des réserves de change en constante embellie, de la balance commerciale positive, des grands équilibres macro et micro-économiques sous haute surveillance et, comme pour glorifier ce bruissement idyllique, on apprend, en apothéose, que l’Algérie vient de placer en lieu sûr, c'est-à-dire aux Etats-Unis d'Amérique, 49 milliards de dollars américains, soit un peu plus que la moitié des réserves de change. Si les économistes n'étaient pas trop érudits et réalistes par vocation professionnelle et si les politiques n'étaient pas trop artificieux et réalistes par perversion politicienne, je leur aurais certainement, à propos du placement de ces 49 milliards de dollars américains, posé une triple question ; ou du moins, exposé une simple réflexion, laquelle tient de la morale naïve et du bon sens prosaïque, que des sciences financières. Cette triple question je la pose, en cette forme, à la nation souveraine : - le chef de l'Etat, fût-il légitime, a-t-il le droit légal de gérer à sa guise les finances de la nation et de permettre qu’une partie importante du trésor national soit placée dans une totale opacité à l'étranger, sans qu'aucune institution élective de la République ne soit consultée et sans l’avis et la supervision d'un organe réglementaire, légalement mis en place par l’institution législative pour assurer une telle mission ? - A quelle stratégie financière et à quelle logique économique répond la frénésie des gouvernants algériens à brader des richesses non renouvelables au profit de biens financiers thésaurisés à l'étranger, donc à terme volatils ? - Quel est donc le niveau de carence en imagination atteint par les gouvernants algériens et leur technocratie et à quel stade de dégénérescence mentale ont-ils sombré, pour oser s'octroyer une raison saugrenue d'expatrier 49 milliards de dollars américains, au moment où leur peuple survit péniblement à la limite franchie de la norme humaine et dans des conditions matérielles et immatérielles inquiétantes ? Dans ce domaine de la pratique économique et financière, où les pures spéculations l’emportent souvent sur la raison scientifique, les éventuelles réponses que peuvent fournir ces économistes et ces financiers ne peuvent sûrement tendre qu’à justifier les forfaitures des politiques auxquels ils sont assujettis. A l'évidence, une nation pauvre de sa propre richesse est une nation dramatiquement mal gouvernée.

 3ème PARTIE

Jouissance sociale ou privée de la rentabilité économique
La non-rentabilité est l’argument principal constamment et indistinctement invoqué par les gouvernants et les technocrates algériens pour justifier leur politique de privatisation des unités de production du secteur public.

De quel type de rentabilité s’agit-il ?
Rentabilité pour quoi faire et pour qui ? La notion de rentabilité n’a pas une signification unique et universelle. Elle diffère, selon qu’on intègre dans son calcul, le paramètre social ou qu’on l’excepte totalement. Dans le premier cas de figure, on est dans la logique d’une jouissance solidaire de la rentabilité inscrite dans la perspective d’une éthique économique, dont le bien-être de l’homme et l’ordre social juste et apaisé constituent la raison fondamentale des sciences économiques. Dans le second cas, celui de l’exclusion de la dimension humaine dans le calcul de la rentabilité, on se place délibérément dans une optique strictement financière, donc d’une jouissance restrictivement privée ; on est alors dans la perspective d’un désordre social structurellement inégalitaire et potentiellement conflictuel. Les circonstances de la privatisation, le statut et la gestion actuelle du complexe sidérurgique d'Al-Hadjar de Annaba, illustrent la mésaventure commune à toutes les unités de production industrielle de l’Algérie. Le déficit financier accumulé, censé être le motif principal de la privatisation de la SNS, autrefois fleuron de l’industrie algérienne, ne résultait, en réalité, ni de sa mauvaise gestion globale, ni de l’incompétence de son encadrement technique, ni de l’insuffisance professionnelle de ses travailleurs, ni enfin d’un manque de productivité ou de production. De l’avis des experts, ce déficit financier était dû essentiellement aux charges salariales et sociales exorbitantes engendrées par un personnel pléthorique, politiquement imposé, en dépit de toute règle de gestion rationnelle, par les administrations de l’Etat, du parti et du syndicat. Avant sa cession à un consortium étranger, indien en l’occurrence, la société nationale de sidérurgie (SNS) employait environ 22 000 travailleurs. Privatisée, elle n’emploie aujourd’hui guère plus de 6 000 personnes et envisage de réduire ce nombre à moins de 5 000 personnes. Cette compression drastique du personnel — plus des 2/3 des travailleurs licenciés, sous une forme ou sous une autre — contribuera d’ores et déjà à assurer au consortium indien une rentabilité financière confortable. De l’ensemble des bénéfices facilement générés par les entreprises privatisées, les Algériens n’en tireront aucun profit, ils n’en subiront malheureusement que de terribles désagréments, tant sur le plan matériel qu’au niveau moral : gisements miniers en surexploitation, produits usinés exportés, profits réalisés expatriés par les nouveaux maîtres de l’entreprise, sans réelle visibilité ; ingénierie algérienne disqualifiée et déconsidérée, main-d’œuvre réduite au chômage et à l’oisiveté. J’avoue ressentir une certaine rancune à l’endroit des gouvernants, qui ont, avec légèreté, déprécié l’intelligence, la compétence et l’expérience nationales en ne leur accordant pas les mêmes latitudes de gestion, la même confiance et les mêmes chances de réussite qu’ils accordent à celles importées d’ailleurs. C’est un sentiment légitime au regard du mal causé à la nation.
Corruption, détournement, dilapidation : fléaux nationaux
Tout ou presque tout a été dit au sujet de la corruption : ses origines, sa diffusion, son ampleur, ses malfaisances et ses conséquences durables. Certes, la corruption et les malversations sont des phénomènes universels, quoiqu’inégalement répandus d’une nation à une autre. Lorsqu’une nation perd ses valeurs morales essentielles, ces phénomènes s'érigent en système de références et s’imposent comme mode principal de fonctionnement de ses structures. De notoriété, désormais, établie, l’Algérie est le pays où les détournements de fonds s’effectuent selon des fréquences, des proportions et des techniques souvent inconnues ailleurs. Pratique devenue banale, des milliers de milliards de dinars algériens sont détournés avec une facilité déconcertante. Aucune institution gérant des finances n’a été, à ce jour, épargnée de ces escroqueries : banques, caisses diverses, organismes d’Etat. Comme par miracle ou par complicités occultes, les délictueux, les plus importants et les plus audacieux d’entre eux, se volatilisent dans le décor, échappant ainsi à la justice. Si dans les économies sérieuses, les entreprises déclarées en faillite ou mises en liquidation, ou seulement en difficultés financières, sont tenues d’observer strictement une orthodoxie de rigueur dans la gestion de leur devenir, en Algérie, les gestionnaires du secteur économique d’Etat procèdent d’une façon plutôt curieuse : en direction d’un personnel résiduel, ils appliquent rigoureusement le programme d’austérité dicté par les ministères de tutelle, et au sommet de la hiérarchie de l’entreprise, ils s’adonnent, par contre et probablement avec la bénédiction officielle, à la pratique laxiste d’une gestion dispendieuse, laquelle se manifeste entre autres, par des salaires en constante réévaluation décidée selon des procédures discrétionnaires, des dépenses pour des acquisitions de biens et de véhicules haut de gamme professionnellement inutiles, au regard de l’état sinistré de leur entreprise, des dépenses de voyages, d’hôtellerie et de colloques incongrus, de frais d’études, d’expertises et d’audits, plusieurs fois réédités, devenus sans véritable intérêt, quant à une évaluation réelle des entreprises. J'appartenais, pour ma part, à cette catégorie de citoyens qui avait la naïveté de croire que jamais le peuple algérien n'allait connaître les affres de la corruption et des malversations ; je croyais que les valeurs sûres de justice et de solidarité sociales, forgées, tout au long de son histoire et son aversion légendaire à l'endroit de la pratique de la concussion, que toutes ces valeurs légendaires étaient un rempart moral assez puissant pour le préserver de ces fléaux. Force est d'admettre qu'il n'y a rien de plus fragile et de plus aléatoire que les certitudes nées de la naïveté ! L'Algérie est assurément un pays déconcertant, car de l'un des pays les moins exposés à la corruption, il est devenu, en un laps de temps, l'un de ceux les plus corrompus au monde. En effet, la corruption s'est avérée une sorte de calamité générique de l'Algérie contemporaine. En un demi-siècle, d'une pratique sordide et à grande échelle, elle a sensiblement et durablement perverti les mœurs politiques et la morale sociale algérienne. En général, et sous d'autres cieux, la pratique de la corruption est l'apanage des princes et de gouvernants, en Algérie, pays démocratique, plus par vice que par vertu, la corruption et l'immoralité, consubstantielles et corollaires, à la fois, se sont révélées, au fil du temps, l'attribut de toutes les couches de la société. Le surgissement d'un néant socio-historique et économique de véritables empires financiers et de patrimoines immobiliers colossaux ne peut s'expliquer que par l'usage effréné, généralisé et impuni de la corruption. En cinq décennies, aussi noires, les unes que les autres, la corruption stimulée et l'enrichissement facilité ont provoqué un délitement désastreux de l'ensemble des valeurs morales et civiques, lesquelles de tout temps constituaient le socle de la nation. Certes, à ses origines, la corruption est un fléau, qui obéit à la loi de la pesanteur. Cependant, une fois établie dans les faits, elle génère les mêmes nuisances : qu’elle se pratique au sommet, aux niveaux intermédiaires ou qu’elle gangrène la base de la pyramide sociale. Qu'elle exporte vers l'étranger le butin de ses malversations, ou qu'elle les recycle localement, la corruption reste un acte délictueux grave, qu'on doit normalement considérer : crime contre la société et le traiter comme tel. Les effets dont elle afflige l'ensemble des couches de la société sont d'un même genre et d'une égale nocivité : affaissement de la morale individuelle et sociale, dérèglement de l'échelle des valeurs citoyennes, perte de confiance en soi et en la nation, dysfonctionnement structurel de l'économie nationale, désintérêt pour l'éthique du travail producteur de richesses, perte du sens de la raison universelle et de la raison élémentaire. A l'évidence, l’endettement, la corruption et la mystification politique constituent les trois calamités principales, dont a été victime le peuple algérien durant ce premier demi-siècle d'indépendance de l'Algérie. Les experts financiers internationaux et les spécialistes des questions de la dette ont estimé que les avoirs à l'étranger des dignitaires algériens seraient, en termes de milliards de dollars Américains, équivalents à ce que fut la dette algérienne quant elle était à son plus haut niveau. Quoi qu’il en soit, les liens particulièrement opaques instaurés entre les financiers internationaux et leurs clients algériens ne permettent aucune véritable lisibilité de cette problématique. Depuis 1962, l'Algérie ne cesse de chuter, d'année en année, dans les abysses de l'immoralité et de la corruption. En 2007, elle est classée, indices révélateurs à l'appui, parmi les pays les plus corrompus au monde. Triste palmarès ! pour un Etat dispensateur prodigue de leçons de morale. La classe politique algérienne excelle dans l'art de ruser avec la raison et l’éthique. Elle a occulté la corruption, malgré sa puissante capacité de nuisance sociale, elle l’a exceptée de la genèse de la tragédie de ces dernières décennies. Inconsciente d’avoir contribué à une immense falsification de l'histoire, elle persiste dangereusement à minorer les incidences alarmantes et durables de la corruption généralisée, sur le comportement des hommes, et ce faisant, sur le devenir de la communauté nationale. Surtout que l'on ne s'illusionne pas : tant que l'Algérie continue d'être gouvernée par ceux qui la gouvernaient depuis 1962 ou par ceux qui aujourd'hui la gouvernent, par filiation ou par cooptation politique, la corruption à grande et à petite échelle, localisée et/ou délocalisée, connaîtra encore des jours fastueux.
De la médiocratie à la ploutocratie
En moins d'un demi-siècle d'exercice, le pouvoir algérien a mué d'une chefferie improvisée par une coterie d'individus intellectuellement médiocres et matériellement déshérités en une oligarchie composée par les mêmes individus devenus riches, grâce à une pratique débridée de la rapine, mais demeurés intellectuellement aussi médiocres qu'auparavant. Cette coterie au pouvoir depuis l'indépendance tire sa puissance et sa longévité de ses procédés de recrutement fortement sélectifs ne référant jamais aux valeurs de compétence, de savoir, d'intégrité morale ou d'attachement à l'intérêt général. Les seuls critères en usage sont : la filiation directe, le clanisme, la cooptation, la soumission aux règles de la secte et à la défense de ses intérêts particulièrement sectaires. Elle ne cultive aucun idéal politique ou moral. Ses principes se réduisent à la ruse, au mensonge et à la duperie. Les actions répréhensibles et infamantes, dont elle se rend quotidiennement coupable, ont engendré un climat de permissivité affolante, qui, par contiguïté, a affecté tous les niveaux de la société. Il s'en est suivi un sérieux processus d'effondrement de la morale, du civisme élémentaire et du sens critique positif. Dans la pratique de l’anachronisme politique, les gouvernants algériens n’ont point leurs semblables au monde. En un peu moins d’un demi-siècle, ils ont imposé à leur peuple les quatre plus archaïques systèmes de gouvernement que l’humanité réprouve, à savoir : la ploutocratie, la médiocratie, l’oligarchie, et depuis l’an 2000, ils expérimentent avec arrogance l’autocratie. Tout laisse à penser que, si la logique de la régression devait se poursuivre, le prochain pouvoir politique serait d’obédience théocratique ou ne sera rien de bien définissable.
De l’élite nationale à la technocratie vénale
En dépit du désenchantement populaire engendré par les malencontreux conflits fratricides de l’été 1962, malgré l’esprit de prédation et l’incurie politique, très tôt déployées par la coterie, qui par les armes a usurpé et confisqué le pouvoir politique, nonobstant l’aberration des options économiques et l’incongruité des choix politiques imposés à la nation, le peuple algérien, encore attaché aux valeurs nationales, s’est engagé avec enthousiasme dans une œuvre grandiose d’édification et de modernisation du pays. C’était un rêve fabuleux, où la sincérité patriotique éprouvée le disputait si fort à la lucidité politique éprouvante. Verra-t-on un jour des jeunes Algériens, formés dans les plus prestigieuses universités et les plus grandes écoles du monde, revenir massivement se mettre au service de la nation ? Verra-t-on un jour des travailleurs algériens, jeunes et moins jeunes, renoncer à une carrière professionnelle toute faite dans des grandes usines et entreprises d’Europe, revenir au pays uniquement pour l’honneur de contribuer à sa construction ? Cela fut au premier temps de l’indépendance. Hélas, cela ne le sera plus jamais, je le crains ! Les jeunes cadres de la nation avaient sur le terrain démontré une indéniable conscience civique, une louable abnégation à l’ouvrage et prouvé une réelle compétence professionnelle. Dans l'ensemble, ils ont été admirables et ont connu leur temps de gloire : ils ont enseigné, éduqué, soigné, bâti des lieux d'enseignement, des hôpitaux, des infrastructures routières et des espaces de culture et de convivialité. Ils ont construit, équipé et géré, avec sérieux et aptitude reconnues, des entreprises de production, des établissements de formation et des administrations publiques. Il faut reconnaître à cette jeunesse le mérite suprême d'avoir, avec intelligence et sagesse, transcendé des conflits et les inconduites des clans se disputant le pouvoir politique et d'avoir ainsi préservé les valeurs d'idéalisme patriotique, de probité et d'innocence, qui sont les vertus de son âge. Il eût été impossible que de cette jeunesse sainement engagée, n'émergeât, un jour, une élite nationale puissante, susceptible d'inquiéter la coterie malsaine, au pouvoir en Algérie. Les gouvernants algériens, toujours pathologiquement suspicieux et jamais à court de maléfices, comprirent qu'une élite nationale laborieuse et morale, si elle venait à se construire et à se conforter, pouvait à terme s'avérer une alternative politique crédible. Les sociétés humaines évoluent au rythme d'une lutte permanente entre les forces du mal et les forces du bien. Phénomène insolite, la société algérienne semble survivre, depuis 1962, sous l’ordre unique et inique des forces du mal. Dans un climat globalement délétère dominé par les seules forces du mal, d'une virulence particulière, jamais une élite saine n'a une chance quelconque d’émerger réellement et de se construire en une force de contre-pouvoir ou seulement de propositions. Le démantèlement systématique des entreprises industrielles et économiques d'Etat — lieu privilégié de maturation de l'intelligence nationale laborieuse — a été pour les gouvernants algériens l'occasion propitiatoire d'enrayer foncièrement et définitivement la formation de cette élite, avant qu'elle ne s'impose en une force sociopolitique d'alternance. Suite à ce sabordage de l'infrastructure économique, l'élite laborieuse a éclaté. Les uns, les plus audacieux, ont préféré l'exil ; ils sont partis se reconstruire et se réaliser ailleurs. Nombreux furent mis d'office à la retraite anticipée, au moment crucial où la nation avait besoin d’un capital de compétence et d’expérience. Les plus malchanceux, d'entre tous, ont été traduits en justice et incarcérés, pour des mobiles véniels, ils furent relaxés, faute de preuves sérieusement établies. Le plan diabolique de décapitation de l'élite nationale émergente, mis en œuvre par les gouvernants, a atteint ses objectifs à savoir : l'exil pour les uns, la retraite pour d'autres et la prison pour certains. A l'élite laborieuse décapitée à son stade d'épanouissement, les maîtres du pays ont vite fait de lui substituer une pseudotechnocratie disposée à les servir docilement. Déplorable mission, que celle impartie à cette technocratie, d'un genre inédit ! L'obligation faite à ces technocrates nouvellement promus n'était pas de gérer rationnellement et avec compétence les entreprises, à eux confiées, mais de les liquider «scientifiquement », avec efficacité et sans faire dans le désordre sociopolitique. Il leur est exigé d’établir, dans les plus brefs délais, un argumentaire technico-économique et financier justifiant la décision déjà prise par l’Etat, de se désengager des activités économiques nationales. Ils se sont appliqués à accomplir leur ingrate mission avec un zèle technique et idéologique étonnant et surtout inattendu de leur part, eux, qui, hier encore, s'affichaient fervents partisans de l’autogestion des entreprises et adeptes inconditionnels de l'économie socialiste. En conférant un semblant de «sciences» économiques, financières et managériales à la gabegie politique des gouvernants, ces technocrates feignent d’ignorer probablement que toutes les données technico-économiques et financières fournies pour démontrer la faillite des entreprises démontrent, de facto et par simple déduction logique, leur propre faillite collective. N'ont-ils pas, depuis des lustres, administré et géré le secteur public économique ? La vérité, faut-il le rappeler, est que ces technocrates ont, depuis toujours, présidé, en maîtres absolus, à la destinée du secteur économique d'Etat. Ils ont assumé, invariablement et simultanément, les responsabilités de gestion et d’administration des entreprises. Triste destin de ceux qui achèvent leur carrière professionnelle pour devenir les fossoyeurs de leur propre ouvrage et de celui de leurs aînés ! Dans les faits, la privatisation des entreprises d’Etat convenait aux gouvernants, parce qu’elle était conçue, d’une manière occulte, pour se faire à leur seul profit. Je parie ma modeste pension de retraite annuelle, qu’au sein de chaque groupement économique privé national et de chaque société juridiquement étrangère opérant en Algérie, se nichent de très gros intérêts appartenant à titre privatif à de très hauts personnages du cercle restreint du pouvoir militaro-politique algérien. Cette privatisation comblait aussi les gestionnaires, parce qu’en établissant l’offre de vente de l’outil économique, ils s’exonèrent pratiquement des obligations de résultats et de bilan. Elle se présente donc pour tous comme une opération miraculeuse, car elle fait l’impasse sur la mauvaise gouvernance des uns et la mauvaise gestion des autres. Transiter d’un socialisme démagogique à un capitalisme chimérique, n'est rien de plus qu'une culbute, sans éveil d'une idéologie mythique à un mythe économique En Algérie, pays de toutes les démesures et de tous les paradoxes, les phénomènes de privatisation n’épargnent même pas le patrimoine inaliénable de la nation. Cette frénésie de tout vendre a conduit les gouvernants à des abus flagrants de pouvoir et aux atteintes graves à l’esprit des lois de la République. Quand le gouvernement, sans autre forme de procédure, s'arroge le droit d'habiliter des sociétés à privatiser les entreprises nationales, il outrepasse gravement ses prérogatives de simple institution exécutive. Quand l'Etat lui-même octroie à la technostructure les droits de céder, sous une forme ou une autre, le patrimoine inaliénable du sol et du sous-sol à des privés locaux ou étrangers, il porte, en ce qui le concerne, une atteinte grave aux lois fondamentales, qui régissent le patrimoine national. Il y a, dans les deux cas, un délit commis, tant dans le fond que dans la forme, à l'endroit des institutions législatives élues par le peuple, seul source d'actes de souveraineté nationale. Si les gouvernants et la technostructure, qui ont solidairement assumé et qui assument encore toutes ces responsabilités coupables, qui ont été acteurs solidaires dans la mauvaise gouvernance globale du pays, si, ce faisant, ils ne se sentent responsables en rien dans la faillite de l'économie nationale, comme ils se plaisent à le dire, alors autant dire qu’en Algérie, les valeurs, les professions de foi et les comportements n’ont aucun sens du tout. Autant dire aussi que gouvernants et technocrates tentent de placer l’Algérie dans l’orbite de l’absurdité, de l’irrationalité, de l’immoralité et de l’irresponsabilité. Sont-ils en voie d’y réussir ? Toute la question est là !
Mirage financier du Golfe et piège du négoce chinois

Ils disent que les Algériens ne savent pas travailler, que très souvent ils ne veulent pas travailler. Ce n’est pas là une théorie algérophobe développée dans des contrées lointaines, mais des propos proférés par des responsables algériens, en Algérie même. Ostracisme et mépris de soi, ces propos outranciers tendent à justifier prosaïquement l’appel de plus en plus massif à la main-d’œuvre étrangère destinée à des travaux de plus en plus ordinaires, nécessitant de moins en moins de qualification professionnelle. Ainsi, la main-d’œuvre chinoise est en passe de supplanter, en nombre, la main-d’œuvre nationale. Personne ne veut s’en inquiéter et personne ne réagit, le phénomène semble tout à fait normal. Mieux encore, les gouvernants, à tous les niveaux de l’appareil de l’Etat, félicitent la main-d’œuvre étrangère mise à l’ouvrage et vilipendent la main-d’œuvre nationale mise au chômage. J’aimerais tant percer le secret des motivations profondes et des pensées réelles de ces dirigeants, qui semblent ignorer les dangers civilisationnels qui menacent un peuple globalement et durablement exempté des obligations de travailler. Je n’ai aucune raison particulière, de quelque nature soit-elle, d’être xénophobe. C’est en toute objectivité, sans même le moindre sentiment de patriotisme, pourtant bien légitime, que je pose la double question nodale suivante : - dans le secteur du bâtiment, tous corps de métiers confondus et à tous les niveaux de qualification professionnelle, que savent faire les Chinois que ne savent pas faire les Algériens ? - Pour quelle raison, à qualification égale et pour la même tâche, un travailleur étranger perçoit- il une rémunération considérablement supérieure à celle que perçoit un travailleur national ? Assurément, les gouvernants algériens semblent souffrir du syndrome d’Alzheimer, pour avoir ainsi oublié que l’Algérie possédait, dans les années 1980, des entreprises de bâtiment et travaux publics d’envergure internationale prouvée, dont je ne citerai pour l’exemple que les plus importantes d’entre elles : DNC/ANP, Genisider, Sonatiba, Ecotec, Sonatro, Sonatram… Les Algériens savaient travailler, les ouvrages réalisés à l’époque témoignent encore de leur savoir-faire.
A qui donc la faute, si, à présent, il leur est reproché de ne plus savoir le faire ?
La vérité est que ce sont les gouvernants qui n’ont jamais su bien gouverner ! Après avoir été longtemps réduite à un désœuvrement avilissant, imposé par eux, la main-d’œuvre algérienne est aujourd’hui victime d’une exclusion humiliante du monde du travail voulue par ces mêmes gouvernants. Introduits par la grande porte, les Chinois ont, peu à peu, investi le secteur du bâtiment ; voilà qu’à présent, entrés par les petites portes, ils commencent à investir le bazar du petit commerce. Lorsque, sans surprise aucune, j’entendrai des voix officielles dire que les Algériens ne savent plus commercer et ne savent plus vendre des babioles, de la lingerie bas de gamme, des articles de mauvaise facture, des colifichets et autres pacotilles «made in China», j’en déduirai, l’âme peinée, que nous sommes en plein délire d’automutilation. Que l’Algérie importe massivement des produits fabriqués en Chine, rien de bien étrange, en ces temps de la mondialisation marchande galopante, mais qu’elle importe aussi massivement des Chinois pour écouler ces marchandises au détail dans les souks locaux, n’est pas un mode opératoire courant. Ce genre de négoce constitue probablement un piège, il est sûrement une énigme, mais certainement pas une simple extravagance. Avec les émirs du golfe arabique, on n’est pas dans le piège, on est en plein dans les mirages ! Ils sont riches, plutôt spéculateurs que laborieux. Ils sont surtout exigeants et capricieux et jouissent en haut lieu de complicités interlopes. Ils veulent s’approprier l’Algérie côtière à leurs propres conditions. Ils envahissent avec un panache style moyen-oriental le sérail de l’Algérie officielle, où ils sont à demeure. Ces derniers temps, il ne se passe pas une semaine sans que les médias les évoquent et évoquent leurs projets faramineux et sulfureux : construction d’hôtels de grand luxe pour voyageurs milliardaires, d’un centre commercial censé être le plus grand et le plus beau d’Arabie et d’Afrique, destiné au shopping des castes huppées, des résidences grand-standing pour la jet-set du pouvoir, des centres de loisirs et de thalassothérapie pour gens cossues, en quête d’une éternelle jeunesse. Apparemment, les Emiratis font des émules parmi les dignitaires du système régnant et la technocratie victime de l’effet des mirages du golfe arabique. Ces projets fantaisistes, qui fascinent la progéniture de la nomenklatura algérienne, sont en vérité à l’antipode des préoccupations vitales de l’ensemble des citoyens algériens. Par le dédain affiché avec arrogance à l’endroit des besoins immédiats du peuple, ces projets contrefaits et onéreux sont une insulte à la nation tout entière. En compensation de la réalisation de ces projets, aussi inutiles économiquement que nuisibles socialement, les Emiratis exigent que les gouvernants leur cèdent la gestion de certains ports d’Algérie, notamment le terminal à containers du port d’Alger, le plus important, le plus stratégique, le mieux équipé et le plus rentable d’entre tous. Les richesses minières d’Algérie constituent l’autre richesse, qui fait courir les Emiratis. Ils veulent en gros acquérir les gisements miniers et acheter les sociétés nationales algériennes qui les exploitent. Si vraiment les Emiratis avaient plus d’expérience et de compétences en matière de gestion des ports et d’exploitation des mines que les professionnels algériens — ce dont personnellement je doute fort — alors mieux vaut pour ces derniers l’exil au désert : les uns pour gérer les caravansérails, les autres pour exploiter les dunes de sable.
A. B. (A suivre)
* Psychologue à Constantine